mardi 30 novembre 2010

Le Louvre


Le Louvre c’est quand même d’une splendeur sans mots, tous ces tableaux grandiloquents d’une perfection photographique, tout ce labeur picturale dans le détail, léché au pixel près. Consortium d’artistes du même genre réunis dans un grandiose labyrinthe tapie de rouge hémoglobine et n’ayant pour seul but le dépucelage de notre regard, du beau, du moche, du nu, de l’extase et de l’incompréhension.
À mon avis, on ne peut bander sur l’art qu’expose cette galerie sertie de véritables pin-up sur toiles qu’aux heures de fermetures du musée parisien. Lorsque l’américain ventripotent lambda et sa consœur du continent asiatique seront à milles lieux d’ici, entre deux bateaux-mouches et un macdo me direz-vous, d’un chauvinisme pâteux et qui avec le temps n’est devenu pas plus immoral que ça.
Pas seulement, pas seulement il y a les autres. Pourquoi montrer toujours du doigt les mêmes sans cesse ?

La masturbation est un bienfait solitaire. Tout aussi charnelle que peut-être une œuvre face à un corps véritable, qu’il soit physique ou métaphysique, le désir dénonce toujours une certaine gêne envers le voisin et l’on a honte la plupart du temps, d’éprouver une telle joie. (J’omet les vicelards et les nudistes de cette description qui prônent comme un boulet ce problème psychologique du père, de la sexualité infantile etc.)La masturbation culturelle prévaut sur l’actualité mais en aucun cas sur l’art et l’art se vit seul, seul avec son je. « Que pense-je de cette œuvre ? » Laissez-moi me branler en paix et vive les salles obscures !

Cela tombe bien, aujourd’hui je me rend au Louvre pour y voir une pièce de théâtre. Quel rapport ? Je ne sais pas, sans doute avec la pièce en elle-même, sans doute avec rien, une simple invitation. Du théâtre au Louvre, comme c’est loquace. Du mouvement artistique au milieu d’œuvres gesticulantes mais néanmoins mortes, je m’en lèche les babines. Un peu en retard comme à mon habitude, je monte quatre à quatre les marches de la bouche du métro Louvre-Rivoli et en quelques enjambées, me retrouve dans la cour Carrée. Le soleil s’esquive et les bâtiments s’accommodent peu à peu d’une fine robe d’or. Un saxophoniste déposes affectueusement des notes graves sur mes pensées et s’envolent dans le ciel comme ce nuage de mon œsophage. J‘ai comme une vague de froid qui m‘envahit. Je dépose en vitesse ces quelques pièces dans le bonnet en forme de bol et il décocha une rapide mais non sans talent improvisation parkérienne pour me remercier. C’est moi qui le remercie.
Je rentre dans la pyramide mitterrandienne, passe le portique avec succès et m’en vais grandir un peu plus cette queue gargantuesque qui m’est toute dédiée. J'attend très peu et me faufile enfin à travers ses couloirs au style d’autres fois.
Nous sommes tous, seuls, bandant de tout notre intérieur, l’instant présent que nous procure ces peintures. Quel orgasme!
On prie la foule de bien vouloir s’assoir, la pièce va bientôt commencer.
Nous sommes en plein milieu d’un carrefour. Tous les côtés mènent au Rhum de la démesure, de l‘extase et de la gouache, du Sud au Nord, de l’Est à l’Ouest. Au milieu, un lit à roulettes où y est allongé un homme, un acteur pour la première fois comédien de théâtre, un moyen brun, barbu de trois jours au tempérament excentrique et au jeu désaxé. C'est Romain Duris. Une gueule comme on dit, qui nous communique sa joie comme sa peine avec fougue, il fait son métier quoi. Il dors ou du moins fais semblant, en tout cas c'est étonnant il n‘a pas ouvert l‘œil depuis que je suis arrivé. Nous sommes prêts, la tribune de cinq longs bancs pour autant de marches est comble. Voilà le metteur en scène qui serre la main aux derniers arrivants, Patrice Chéreau. Gros ours à tête carré, des yeux bleus toujours dans le vague. Il garde la parka qu'il a du piqué à Houellebecq que lui-même tient sur ses épaules à chaque sorties publics depuis bien 20 ans. Le gladiateur Chéreau passe devant la scène, tête basse, on dirait qu'il récite une incantation, une prière pour son poulain comme un homme avant de mourir avant l'âpre bataille du cirque contre les lions et d'autres hommes de combats. Il a une sorte de tic que je n'arrive pas a parfaitement distingué, je laisse présumer un stress bien qu'étrange pour la bête théâtral qu'il est, l'envahir profondément.
Je lis le dossier de presse. Adaptation d’une pièce de Koltès son ami à Chéreau rencontré il y a de ça 30ans, voilà pourquoi ce stress énorme... C'est l'histoire d'un homme qui va mourir et qui veut retarder cette mort par la narration de ses aventures patibulaires. Romain Duris est seul sur scène pendant une heure trente. Il en faut pour filer ses couilles à un non-initié de la kabbale des cours Florent ou de ceux de Simon, qu’il jongle avec devant toute la lie des grabataires à pigeons parisiens qui polluent la critique française de leur envolées lyriques aux relents d’égouts et de cyprines tièdes.
Quand soudain, un sursaut. Duris revient parmi les morts nous hanter d’un long râle caverneux, bien décidé à ne plus jamais y retourner. Ça commence…

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