Assis sur le tapis du salon, je regardais la télévision comme à mon habitude d’un air hébété, mort-vivant affamé de nouvelles images qu’offrait l’énorme caisse en faux métal argentée et plastifiée.
Je vît un homme à l’intérieur. Il ne ressemblait en rien à mon papa qui somnolait sur le canapé, il était noir, les traits du visage fermé et dure. C’était la première fois que je voyais un homme de cette couleur si proche de moi. En fait, la seule chose que j’observais dans la boite c’était le blanc de ses yeux et cet étrange instrument collé à sa bouche. Labyrinthe cuivreux, le bout du tuyau dorée s’ouvrait comme les pétales d’une fleur.
J’en conclus alors pour un plombier. Une fois, maman m’avait réprimandé pour avoir joué avec ma « tuyauterie » en me menaçant d’appeler un certain plombier qui viendrait tout bouché.
Et le voilà, ce monstre incarné en cet homme sombre si souvent caché sous mon lit en quête de traverser mon pyjama dans mes cauchemars les plus incessants, enfin emprisonné dans cette boite de plastique incassable.
Maintenant, il pleurait sa liberté perdue par le biais de son instrument. Hormis ces énormes joues gonflées rougissante, son visage restait impénétrable. J’entreprit alors l’analyse sonore de l’image et m’approchait des baffles de la télé.
Épris de mélancolie, j’entendis de la musique . Beauté inégalable, architecture de notes rythmées d’un ton grave et mélodieux, l’esprit de l’homme envahissait mon espace. Il me parlait dans son tuyau d’un langage inconnu, j’en était certain: « Triste nébuleuse, Reine du Néant, Sombre Royaume rend moi ma liberté durement gagnée! Amère Solitude, je pleure entends-tu ? »
Bien que, ne voulant pas tout à fait qu’il sorte de sa caverne malheureuse, je me pris de compassion pour lui et tenta de lui communiquer mon soutien.
J’ai alors attrapé mon bib’, calé entre mes 4 uniques dents je soufflait de toutes mes forces pendant que mes doigts boudinés jouaient les mygales le long de la bouteille de verre.
A la manière du plombier désespéré, mes joues prenaient une teinte anormalement bleuâtre. Les veines de mes yeux sortaient de leur réserve, affriolantes. De léger sifflement sortirent de mon œsophage qui se transformèrent la fatigue naissante, en couinements irréguliers. Je tentait en vain, de retranscrire par ce nouveau langage un sens musical au mien qui était il faut le dire, qu’affaire de zozotement et autres babillages.
Et plus je m’évertuais, plus je fatiguais. Et plus je fatiguais, plus mon visage se crispait au point que mes lèvres saignèrent et que mon front suintèrent. En somme, je pleurais devant mon échec.
Quand soudain, les yeux globuleux de larmes et mon courage évaporé, je surpris une réponse…
C’était maman! M’arrachant le bib’ des mains et me portant dans ses bras, elle s’exclama:
« Tu n’as pas honte de regarder la télé de si près? Regardes, ta couche est pleine petit chameau. Elle observa la télévision et aperçut mes yeux s’y fixer avec détermination. Tu ne te prendrais pas pour Miles Davis petit chou ? Es-tu vraiment sûr de sortir quelque chose de bon avec cette trompette laiteuse? Un biberon c’est fait pour boire, une trompette mon chéri, c’est fait pour souffler! Personne, n’aurait l’idée de boire dans une trompette pardi! Tu comprends mon bébé ?».
Miles Davis…Trompette….Souffler….
Trois misérables mots qui prirent tout leur sens des années plus tard, créant en fanfare une existence des plus extraordinaire. Mon démon déchaîné je me surprit de nombreuses fois, assis devant la télé en discutant seul le souffle coupé d’un certain plombier qui déboucha du néant, insufflant le bonheur de ses précieux outils mélodiques.